jeudi 23 mai 2013

Devoir de mémoire


Je sais que je ne suis pas encore assez âgée pour être nostalgique à ce point, Maman. En même temps, la nostalgie n'a pas le "privilège" de l'âge, c'est évident. Ce n’est pas de la mélancolie, je t’assure, c’est un petit coup de spleen sans idéal. Un petit coup de rien du tout. C’est la fiasque d'émotions que j’ouvre parfois pour en laisser échapper les bouffées trop entêtantes, pour surtout en capter l’essence et gonfler mes poumons à les faire exploser, à m’enivrer les sens de cet air du grand large. J’ai toujours aimé la mer et les bateaux, le vent et les embruns.

J’ai besoin de ces immersions régulières dans notre passé, c’est un peu comme si, en faisant revivre notre histoire, j’avais la certitude qu’elle ne tombera jamais dans l’oubli, qu’il y aura toujours quelqu’un pour la raconter et la transmettre. Je ne veux pas oublier, je ne veux surtout rien oublier. C’est devenu une obsession depuis ta maladie. Tu sais, maman, bientôt, tu ne sauras plus qui je suis. Bientôt le livre de ta vie aura été complètement effacé. 60 ans de souvenirs réduits en poussière, évaporés je ne sais où. C'est injuste, tu es trop jeune, jamais je ne m’y ferai.

Aujourd’hui ma mémoire me ramène au temps où Papy et moi allions pêcher aux Issambres. Quelle joie ! C’était l’éternel concours de pêche du 1er mai, la première baignade, le premier pique-nique entre amis : le pan bagnat, la pissaladiere, les petits légumes farcis, la tourte de blettes… Et nous deux, fiers comme des athlètes médaillés, posant pour la photo du trio de tête qui paraîtrait dans le journal régional dès le lendemain. Mais j'y pense... Papy gardait toutes ces coupures de presse, je me demande où elles ont bien pu passer. Parties avec lui, sans doute…
Me rappeler ces bons moments c’est faire revenir le doux parfum de ce temps là, c'est ma petite bulle d'oxygène. Et ça me rend heureuse, Maman. J'ai tellement peur de voir le néant s'emparer définitivement de ton regard, j'ai tellement peur de ce vide en toi... de ce vide de toi. 

Je me suis un peu perdue dans le labyrinthe des souvenirs, j'en reviens à ma fiasque de sent-bon. Je l’ouvre et la referme rapidement pour ne pas que la tête me tourne davantage.
Je n’ai jamais su composer avec les demi-mesures mais cette odeur est tellement plus douce à respirer…
avec modération.


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